Quand j'étais petit, mon papa incarnait parfois le Père Noël.
Un jour, il devait justement faire sa tournée dans l'immeuble où nous habitions. À cette époque, nous étions mes parents, ma petite sœur et moi. Mes deux autres sœurs n'étaient pas encore arrivées dans la famille.
Il faut aussi se replacer un peu dans le décor.
Nous n'avions pas encore d'interphone dans l'immeuble.
Il arriverait un peu plus tard… comme le téléphone !
Quelqu'un sonne donc à la porte de l'appartement.
Nous allons ouvrir.
Et là…
le Père Noël.
Un Père Noël plutôt bien déguisé
Sa visite était organisée par le centre social du quartier. Le Père Noël passait voir les enfants de l'immeuble et leur distribuait quelques friandises.
Mon père avait pris ses précautions.
Son visage était bien caché derrière une grosse fausse barbe blanche.
Et il faut savoir que, dans la vraie vie, mon père portait déjà une très grande barbe.
Mais à l'époque, elle était parfaitement noire !
Le déguisement était donc plutôt efficace.
Presque.
Parce qu'il avait oublié quelque chose.
Ses mains.
Les mains de mon père
Je ne sais pas comment l'expliquer autrement, mais les mains de mon père, je les aurais reconnues parmi des centaines.
Le Père Noël s'est approché de ma petite sœur et de moi pour nous offrir quelques friandises.
Et là, en regardant ses mains, j'ai compris.
Je ne me souviens plus exactement des mots que je me suis dits dans ma tête, mais l'idée était très claire :
Alors le Père Noël n'existe pas vraiment. »
Pour moi, quelque chose venait de changer.
Mais juste après, j'ai regardé ma petite sœur.
Elle, elle ne regardait pas ses mains.
Elle regardait le Père Noël.
Et elle avait l'air tellement heureuse.
Alors je n'ai rien dit
C'est probablement la partie de cette histoire dont je me souviens le mieux.
J'avais compris.
Je savais désormais quelque chose que ma petite sœur ne savait pas encore.
Et pourtant, je n'ai ressenti aucune envie de lui dire :
« Tu sais, c'est papa ! »
Au contraire.
Je me souviens très clairement d'avoir choisi de me taire.
Parce qu'elle était heureuse.
Parce qu'elle y croyait encore.
Et parce qu'au fond, je n'avais aucune raison de lui retirer ce moment.
Je ne le savais évidemment pas à l'époque, mais ce petit instant ne m'a jamais vraiment quitté.
Faut-il absolument révéler le secret ?
Aujourd'hui encore, je suis parfois étonné de voir à quel point nous, les adultes, voulons décider du moment précis où un enfant doit croire ou ne plus croire au Père Noël.
Il y a ceux qui font tout pour prolonger la croyance le plus longtemps possible, même lorsque l'enfant commence sérieusement à avoir des doutes.
Et puis il y a ceux qui préfèrent annoncer très tôt :
« Le Père Noël ? Mais ça n'existe pas ! »
J'avoue…
Cela me chagrine.
Et certains jours, ça peut même me rendre un peu ronchon.
Parce que je ne suis pas certain qu'il faille absolument choisir entre ces deux attitudes.
Et si on laissait simplement l'enfant avancer à son rythme ?
Les enfants ne grandissent pas tous de la même manière.
Certains commencent très tôt à poser des questions.
D'autres ont envie de rester encore un peu dans l'histoire du traîneau, des rennes, des lutins et de ce drôle de monsieur capable, semble-t-il, de faire le tour de la planète en une seule nuit.
Pourquoi vouloir accélérer ce moment ?
Et à l'inverse, pourquoi vouloir absolument convaincre un enfant qui a commencé lui-même à comprendre ?
Le jour où la vraie question arrive
Il arrive souvent un moment où l'enfant ne demande plus tout à fait :
« Le Père Noël existe ? »
La question devient plutôt :
« Dis-moi vraiment… c'est vous ? »
Et là, quelque chose a changé.
L'enfant ne cherche plus seulement à être rassuré dans son histoire.
Il commence à vouloir comprendre ce qu'il y a derrière.
Alors oui, on peut lui expliquer.
Mais sommes-nous obligés de résumer tout cela à :
« Voilà. Le Père Noël n'existe pas. »
Je ne le crois pas.
La magie peut simplement changer de forme
On peut expliquer que le Père Noël est un personnage et une tradition que les adultes font vivre autour de Noël.
Mais on peut surtout lui montrer ce qu'il y avait derrière cette histoire.
Pendant toutes ces années, quelqu'un a pensé à lui.
Quelqu'un a cherché un cadeau.
Quelqu'un l'a acheté, ou parfois fabriqué.
Quelqu'un l'a caché.
Quelqu'un l'a emballé.
Et puis quelqu'un l'a déposé au pied du sapin.
Mais cette personne a accepté qu'un autre récupère tout le mérite :
le Père Noël.
Offrir sans forcément attendre un merci
Je ne prétends pas que c'est l'origine historique du personnage du Père Noël.
Mais avec les années, c'est l'une des significations que j'aime lui donner.
Celle d'un cadeau offert simplement parce que l'on a envie de faire plaisir à quelqu'un.
Sans avoir besoin immédiatement de rappeler :
« C'est moi qui l'ai acheté ! »
Sans avoir besoin d'être celui ou celle que l'enfant remercie.
Pendant quelques années, les parents acceptent même de laisser tout le mérite à un monsieur avec une barbe blanche qu'ils n'ont jamais rencontré.
Et finalement, je trouve qu'il y a quelque chose d'assez beau là-dedans.
Passer de l'autre côté du secret
Au lieu de dire à l'enfant :
« Maintenant tu sais que tout était faux »,
on pourrait presque lui dire :
« Maintenant, tu connais le secret. »
Et puisqu'il connaît le secret, il peut à son tour participer.
Préparer discrètement un cadeau.
Faire une surprise.
Fabriquer quelque chose.
Choisir un présent pour quelqu'un sans attendre forcément quelque chose en retour.
Et surtout, s'il rencontre un plus petit qui croit encore au Père Noël, il peut choisir de respecter son histoire.
Il passe alors simplement de l'autre côté de la magie.
Et puis, des années plus tard, c'est moi qui suis devenu le Père Noël
Bien des années après l'histoire des mains de mon père, on m'a demandé d'incarner à mon tour le Père Noël dans une école, après un spectacle.
Cette fois, évidemment, je connaissais le piège.
Les mains !
Alors j'avais pris mes précautions.
J'avais fait attention à mes mains, à mon visage, à mes lunettes… j'avais même changé de lunettes pour être certain de ne pas être reconnu trop facilement.
Nous étions juste après la période des fortes restrictions sanitaires liées au Covid, et il fallait encore prendre certaines précautions.
Les classes entraient donc les unes après les autres pour venir dire bonjour au Père Noël et prendre une photo.
« Moi, le Père Noël, je n'y crois pas ! »
Puis une classe de CM2 est arrivée.
Les grands de l'école primaire.
Parmi eux, une jeune fille semblait être l'une des meneuses du groupe.
Elle riait, plaisantait et affichait assez clairement l'attitude de celle qui voulait faire comprendre à tout le monde :
« Le Père Noël ? Moi, je n'y crois pas du tout ! »
La classe se place autour de moi.
On prend la photo.
C'est terminé.
Les enfants repartent tranquillement.
Et puis elle reste.
Quelques secondes seulement.
Elle se retourne vers moi.
Me regarde.
Et me demande :
« Vous savez ce que j'aimerais, moi, avoir pour Noël ? »
Je lui réponds :
« Non… je ne sais pas. »
Et elle me dit :
Cette phrase, je ne l'ai jamais oubliée
Quelques secondes auparavant, cette jeune fille riait du Père Noël.
Elle savait très probablement qu'elle avait devant elle un adulte déguisé.
Et pourtant, une fois ses camarades partis, elle avait choisi de rester.
Et elle avait confié au Père Noël quelque chose de profondément important pour elle.
Ce jour-là, il n'était plus vraiment question de savoir si elle « croyait » ou non au Père Noël.
Son souhait, lui, était parfaitement réel.
Peut-être que le Père Noël sert aussi à cela
Cette jeune fille m'a beaucoup fait réfléchir.
Peut-être que le Père Noël n'est pas seulement un personnage auquel on croit ou auquel on ne croit pas.
Il peut aussi devenir, pendant quelques minutes, quelqu'un à qui l'on confie un souhait.
Quelque chose que l'on n'aurait peut-être pas dit devant toute la classe.
Quelque chose que l'on ne sait peut-être même pas très bien à qui demander.
Bien sûr, je ne pouvais pas lui promettre que sa grand-mère retrouverait la santé.
Aucun Père Noël ne peut faire cette promesse.
Mais je pouvais l'écouter.
Et pendant quelques instants, ce personnage auquel elle disait ne pas croire lui avait donné un endroit où déposer son souhait.
Deux souvenirs, à des années de distance
Quand j'étais petit, j'ai reconnu mon père grâce à ses mains.
J'ai compris le secret.
Mais en voyant le bonheur de ma petite sœur, j'ai choisi de ne rien dire.
Bien des années plus tard, je me suis retrouvé moi-même dans le costume.
Et une jeune fille qui semblait avoir depuis longtemps compris le secret a attendu que ses camarades soient partis pour confier au Père Noël ce qu'elle désirait le plus au monde.
Ces deux moments ne racontent finalement pas une histoire de mensonge ou de vérité.
Ils racontent plutôt ce que l'imaginaire peut permettre à un enfant de vivre.
Ne soyons peut-être pas trop pressés de leur expliquer que la magie n'existe pas
Cela ne signifie pas qu'il faut mentir coûte que coûte à un enfant qui demande clairement la vérité.
Cela ne signifie pas non plus qu'il faut fabriquer des preuves toujours plus compliquées pour l'empêcher de comprendre.
Simplement, je crois que nous pouvons respecter le moment où il se trouve.
S'il y croit encore, laissons-lui peut-être un peu son histoire.
S'il commence à comprendre, accompagnons-le.
Et s'il sait déjà, apprenons-lui aussi à respecter celui qui y croit encore.
Après toutes ces années auprès des enfants…
Depuis 1997, j'ai rencontré énormément d'enfants dans des écoles, des spectacles, des fêtes et bien sûr des arbres de Noël.
J'en ai vu attendre le Père Noël avec des yeux immenses.
J'en ai vu d'autres me regarder avec ce petit sourire qui disait clairement :
« Moi, je sais… »
Et finalement, les deux me vont très bien.
Parce que l'important n'est peut-être pas de décider à quel âge un enfant doit arrêter d'y croire.
L'important est peut-être simplement de respecter le moment où lui commence à ne plus y croire.
Alors… le Père Noël existe-t-il ?
Le monsieur qui traverse réellement le ciel avec son traîneau, ses rennes et réussit à passer dans toutes les maisons du monde en une seule nuit ?
Je vais laisser chaque famille répondre tranquillement à cette question.
Mais le Père Noël qui représente le plaisir de faire une surprise ?
Celui qui permet de donner sans forcément attendre immédiatement un merci ?
Celui auquel un enfant peut parfois confier un souhait ?
Celui dont on protège l'existence pour une petite sœur qui n'est pas encore prête à connaître le secret ?
Celui que l'on devient soi-même, un jour, pour faire vivre un peu de magie aux autres ?
Celui-là, je crois qu'il existe vraiment.
Et les mains de mon père ?
Des années ont passé.
Mais je crois que si je me retrouvais aujourd'hui devant plusieurs centaines de paires de mains, je reconnaîtrais encore celles de mon père.
Ce jour-là, elles ont probablement mis fin à ma croyance au Père Noël.
Mais curieusement, elles ne m'ont jamais enlevé la magie du Père Noël.
Elles m'en ont peut-être simplement fait découvrir une autre.
Et vous ?
Vous souvenez-vous du moment où vous avez compris le secret du Père Noël ?
Et avez-vous choisi, vous aussi, de le garder quelque temps pour quelqu'un d'autre ?